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Hé ! Hé ! Hou ! Fougue à caisse !

  • Élégie VII : du pronom

    Comme je regrette — de ne pas avoir — moins dit je

    moins écrit je — moins multiplié ce pronom je

    moins          mis en italiques          moins asséné          moins assommé tout un

    chacun avec ce je — ces je — ces milliers ces millions ces myriades de je

    & en ouvrant fièrement — sottement — un nouvel album où poser des déjections d'encre — que choisis-je — vertige — qu'ai-je choisi — noir comme neige — allez, allons, voyons, quel fut mon choix ? — en mille en millions en myriades, je vous le dis : ——— l'élégie — le

    genre par excellence de la lamentation — ou du nombrilisme — ou du lyrisme

    ici pour une fois dans ce poème paradoxal pour un genre pronominal ces termes seront synonymes

    quels regrets — peut-être factices — qui sait à quel moment celui qui puise — épuise — l'encre — se fatigue d'être sincère — et n'est lui-même qu'en cire — triste

    ou faussement — gai — à dire je — à asséner toujours davanta-ge de je — à faire l'avanta-geux — verbeux — prolixe à fatiguer sa gaieté — comment alors

    ne pas avoir — comment n'aurais-je pas — comment n'aurait-on pas — je 

    déclare ouvert le poème — de regrets — de tous ces chapelets — de

    je

  • Élégie VI : la montre mécanique

    Adolescent, je voulus — que ne veut-on adolescent — ou me laissai porter à vouloir — que ne pense-t-on vouloir adolescent —

    voulus changer de montre — je n'en avais plus

    — et me trouvai — je revois très bien la bijouterie — la boutique — l'officine

    et me trouvai séduit par une montre à la ligne peu fine — mais montre mécanique — elle ne fonctionnait pas à piles — mais à l'énergie des mouvements du poignet

    — je vous vois sourire en coin — que vous ayez l'esprit mal placé ou que cela vous ennuie qu'on vous explique ce que tout le monde sait — une montre mécanique, on connaît

    cette montre mécanique aux aiguilles grises — avec de très fines phosphorescences vertes — m'a accompagné plusieurs années — j'associe son toucher, son odeur, le froid de son métal — à mon année de première dans les bâtiments rénovés de l'ancien internat des filles — j'associe

    aussi son allure — à mon allure dans les rues de Talence quand — j'étais en classe préparatoire — je pense

    que c'est d'avoir évoqué l'attaché-case que ma mère m'avait donné en 1991 — qui m'a rappelé cette montre — une des deux moitiés de son bracelet s'était détachée en 1995, ou peut-être un peu avant — et moi pauvre rêveur — à me la trimbaler comme ça quelque temps — plus au poignet — dans la poche ou parfois à la main — posée sur le bureau quand je faisais cours à mes élèves — à Oxford

    — et c'est —

    à Oxford — dans un bus que je l'ai égarée — et jamais retrouvée

    ma pauvre montre mécanique — de métal argenté — qui marchait à l'énergie du poignet — belle avec ses aiguilles grises — et leurs phosphorescences vertes — ma belle

    montre mécanique — égarée que j'ai dans un bus — objet

    dont le souvenir poignant — me meurtrit même — le poignet —

    m'égare moi dans un baquet — en écrivant ces lignes

    grises

  • Élégie V : regrets métapoétiques

    Faut-il regretter — je demande simplement — mais à qui

    le demander — faut-il regretter d'avoir créé ce site — s'être lancé dans ces carnets — s'être embarqué dans un tel projet élégiaque — en promettant pas moins

    de 150 et quelques élégies à la fin de l'année

    (d'écriture, toutefois) — le rythme soutenu de trois élégies par semaine semble bien difficile à tenir — faut-il

    regretter d'avoir une vie trop calme, au fond — trop aboutie ? — pour n'avoir pas

    de sujet d'élégie — ou faut-il retravailler, approfondir le genre — la notion même d'élégie — creuser aussi dans les détails — les plis — cette existence qui, dépliée, exhibera toutes ses failles — ses manques — ses

      lacunes

  • Élégie IV : livres que je n'ai

    Comme je regrette — de ne pas avoir écrit ces livres — les

    quels ? ——— eh bien ! amis, prenez la somme de ce que j'ai écrit & voyez tout ce que je n'ai pas écrit — est-ce cela que je regrette ?

    — non ! — comme je regrette — les livres que je n'ai pas écrits alors que je les avais rêvés — fomentés — regrets vains, chimères abusives, quêtes évasives de mots rares dans des dictionnaires spectraux —

    quels livres peut-on associer à de tels regrets ? de tels regrets ne sont-ils pas buée au réveil dans la bouche du chemineau frigorifié ? — de

    tels regrets ont-ils une quelconque consistance ? à quoi ça rime — regretter — de poser tant de questions — à rien —

    non ! — livres très précis que j'ai en tête — prose fade évasive & bête — dont on peut regretter qu'elle ne soit pas advenue — qu'on n'ait pas écrit tels livres — les

    regrets — même — qu'on

    regrette

  • Élégie III : ne plus patauger

    Comme je regrette mon enfance — pas toute mon enfance — sans doute mon enfance viendra-t-elle souvent figurer dans ces pages — comme je regrette ces moments de l'automne ou de l'hiver —

    — où —

    chez mes parents — chez moi — dans le ruisseau au fond du bois — ayant enfilé d'amples et confortables bottes — je parcourais le bois — brindilles

    brisées — flaques de boue nées des averses — chemins

    déformés par la pluie — branches

    tombées au sol — et dans le ruisseau au fond du bois — sec en été, débordant

    glougloutant à la saison fraîche — bottes chaussées, avançant avec peine, je pataugeais — avec

    joie me faisant des films — comme je regrette les pans du vieux manteau qui battaient le haut des bottes — les racines du vergne formant cascade au milieu du cours — et remontant le cours de ce petit ruisseau aussi minuscule que tumultueux — je

    pataugeais — il n'y a pas d'autre mot — et me faisais mille histoires — et écoutais les oiseaux — débusquais insectes, larves — le parfum merveilleux du bois pourri et de l'eau boueuse se mêlant, je

    pataugeais — comme je regrette de ne

    plus patauger — ni là ni ailleurs ni autrement ni jamais — comme ce mot jamais

    porte en lui de

    regrets

    moins toutefois — que le mot patauger

  • Élégie II : le lapsang souchong

    Comme je les regrette, ces jours, ces matinées

    où je buvais, l'une après l'autre, des mugs de lapsang souchong

    que personne d'autre que moi, dans mon entourage, n'aimait — « c'est âcre quand même » — « garde-le, ton thé aux lardons » — autres plaisantes fariboles

    sur le couvre-lit rapiécé de ma chambrette minuscule je m'affalais avec

    un paquet de spéculoos et une bonne mug bien chaude de lapsang souchong — & je lisais Beckett ou Norge — et plus tard aussi je crois — quand j'ai traduit Links de Farah — ça a dû m'arriver — là toutefois

    ça doit faire pas loin de dix ans que ce parfum vertigineux ne — m'a — pas — empli

    le palais — je dois m'en refaire élever

       un

  • Élégie I : les haricots verts

    Comme je regrette ces vendeurs du marché Coty — ces vendeurs admirables — des maraîchers, on peut le dire — ils vendaient divers fruits et légumes, mais, notamment, toute la saison, des haricots verts déjà équeutés

    — eux écrivaient « éboutés » —

    — il n'empêche que je regrette cela — même cette attente devant leur étal — on attendait, c'est vrai — mais, pour dix centimes de plus — on avait une bonne livre 

    — ou un bon kilo —

    d'haricots déjà équeutés — de Saumur ou de Loudun — bien verts et frais — sous le soleil brun —

    le plus hallucinant — c'est que certains clients — vous n'allez pas me croire — insistaient pour acheter les haricots verts non éboutés — des fous ou des insomniaques

    — des oisifs ou des maniaques —

    en tout cas, au marché Coty — ces vendeurs ne viennent plus — comme je les

    regrette —